Physical Address
304 North Cardinal St.
Dorchester Center, MA 02124
Physical Address
304 North Cardinal St.
Dorchester Center, MA 02124

À cinq ans du Mondial 2030, le Maroc brille sur la scène du football africain. Mais derrière les stades rénovés et les campagnes de promotion, une autre réalité choque et divise. Celle des chiens errants, abattus par milliers au nom de la sécurité et de l’image du pays.
Pourquoi un tel acharnement, alors que des solutions existent pour gérer ces animaux sans les tuer ? Et que signifie vraiment cette politique, à l’heure où le Maroc veut accueillir le monde entier ?
Dans de nombreuses villes marocaines, surtout avant les grands événements sportifs comme la Coupe d’Afrique des nations ou en vue du Mondial 2030, des habitants racontent la même chose. Un matin, les chiens de quartier ont simplement disparu. Plus de meutes près des marchés. Plus de chiots jouant au bout des ruelles.
Des associations locales et internationales dénoncent depuis des années des campagnes d’abattage massives. On parle de plusieurs centaines de milliers de chiens éliminés chaque année. Les méthodes sont souvent brutales : tirs dans la rue, empoisonnements, ramassages de nuit sans explication.
Officiellement, l’objectif est de réduire les risques. Les autorités mettent en avant les morsures et surtout la rage, maladie encore présente dans le pays. Mais derrière ce discours sanitaire, un autre enjeu apparaît clairement : offrir des villes “propres” pour les touristes, les caméras et les supporters.
Le sujet divise profondément la population marocaine. D’un côté, il y a celles et ceux qui ont peur. La présence de chiens errants peut être angoissante, surtout pour les enfants. Chaque année, on compte des dizaines de cas de rage mortels, et environ 100 000 morsures ou griffures signalées.
Certains parents racontent des poursuites, des chutes, des traumatismes. Pour eux, voir des chiens tirés ou empoisonnés n’est pas agréable, mais ils y voient une forme de “protection”. Ils se sentent laissés seuls face à un problème réel et immédiat.
De l’autre côté, des habitants, des vétérinaires et des militants parlent d’“extermination”. Ils vivent au quotidien avec ces animaux, les nourrissent, les soignent avec leurs petits moyens. Ils rappellent que la plupart de ces chiens sont craintifs, pas agressifs. Et que la violence humaine précède souvent la violence animale.
Deux visions se croisent donc dans la rue : la peur du danger, et la compassion pour un être vivant. Au milieu, l’État hésite, durcit parfois le ton, puis annonce des programmes plus “modernes”.
Pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui, il faut regarder en amont. Les chiens ne sont pas apparus du jour au lendemain. La majorité des spécialistes marocains pointent trois causes principales.
Résultat : on estime aujourd’hui à plusieurs millions de chiens errants sur le territoire marocain. Et tant que les naissances ne sont pas contrôlées, tuer des chiens ne fait qu’ouvrir de la place. D’autres naissent, d’autres arrivent, et le cycle recommence.
Face à ce constat, le Maroc a pourtant signé en 2019 une convention nationale autour d’un programme inspiré des recommandations de l’OMS : le TNVR, pour “trap, neuter, vaccinate, return”, en français : capturer, stériliser, vacciner, relâcher.
Le principe est simple sur le papier. On ne supprime pas les chiens, on les transforme en chiens communautaires contrôlés.
Petit à petit, la population diminue. Les animaux stérilisés se battent moins, se déplacent moins, sont moins agressifs. Ils deviennent une barrière contre l’arrivée de nouveaux chiens non vaccinés.
De nombreux pays, de l’Inde à la Turquie, ont fait ce choix. Les études montrent que les tueries massives ne fonctionnent pas sur le long terme, alors qu’un programme TNVR bien appliqué réduit vraiment les risques sanitaires.
Sur le papier, le Maroc a donc fait le bon choix. Une convention a été signée entre plusieurs ministères, l’office de sécurité sanitaire et l’Ordre des vétérinaires. Des millions d’euros ont été annoncés pour financer des dispensaires vétérinaires régionaux dédiés au TNVR.
Dans la réalité, le tableau est beaucoup plus sombre. Des associations affirment que la convention est très peu respectée. Les budgets annoncés restent opaques, les contrôles rares. Dans certaines régions, on inaugure des centres modernes, tout en continuant les abattages à quelques kilomètres.
Un exemple a particulièrement choqué l’opinion publique : un dispensaire près de Rabat, présenté comme pilote, s’est retrouvé au cœur d’un scandale après la diffusion de vidéos montrant des chiens enfermés, affamés, certains morts, d’autres dévorant des cadavres. L’horreur absolue, à rebours de l’idée même de “bien-être animal”.
Les responsables se renvoient la faute. On parle de changement de gestion, de mauvaises équipes au départ, de “cas isolé”. Mais pour beaucoup de citoyens, une question demeure. Comment croire à une politique moderne, quand on continue de voir des chiens tirés dans la rue, de nuit, devant des enfants ?
Comme si cela ne suffisait pas, un projet de loi sur les animaux errants a récemment mis le feu aux poudres. Un article en particulier a révolté les défenseurs des animaux : l’interdiction pure et simple de nourrir, d’héberger ou de soigner un chien errant, sous peine d’amende.
En clair, une personne qui donne de l’eau à un chien assoiffé, ou qui paie un vaccin de sa poche, pourrait se retrouver dans l’illégalité. Officiellement, l’objectif serait d’éviter que les gens “fixent” les meutes dans certains quartiers. Pour les associations, c’est un message terrible. On ne punit plus seulement l’animal, on punit aussi la solidarité.
Dans la rue, beaucoup d’habitants sont déjà partagés. Ils se disent dépassés par la situation. Et voilà que la loi risque de couper le dernier filet de protection, celui des bénévoles qui agissent là où l’État ne vient pas.
Le Maroc mise énormément sur le Mondial 2030. C’est une vitrine politique, touristique, économique. Les images du pays feront le tour de la planète. Les autorités le savent. Les associations aussi.
Pour certains militants, l’organisation de la Coupe du monde est une chance unique de faire pression. Des courriers ont été adressés à la FIFA. Des personnalités internationales ont interpellé les responsables marocains. Le message est clair : on ne peut pas prôner le respect, l’ouverture et la modernité sur les terrains, tout en fermant les yeux sur des tueries d’animaux en coulisses.
Pour d’autres, lier directement les massacres de chiens aux grandes compétitions est réducteur. Le problème est plus profond, plus ancien. Il vient d’années d’absence de vraie politique publique, de silence, de peur de débattre de la stérilisation, de la rage, de la responsabilité des propriétaires.
Mais la question reste posée. Quel récit le Maroc veut-il raconter en 2030 ? Celui d’un pays qui tue pour cacher, ou celui d’un pays qui affronte ses difficultés avec courage et humanité ?
Changer une telle situation demande du temps. Mais des solutions existent, et elles sont connues.
Le défi est immense, oui. Mais il touche à quelque chose de très simple : la façon dont une société traite les plus faibles. Un chien errant ne vote pas, ne consomme pas, ne rapporte pas d’argent. Il révèle pourtant notre rapport au vivant, à la violence, à la peur.
Derrière chaque balle tirée sur un chien, il y a un enfant qui regarde. Derrière chaque campagne de stérilisation réussie, il y a une école qui apprend une autre voie. Tout se joue là, dans ce regard posé sur l’animal.
Le Maroc a aujourd’hui une occasion rare. Il peut profiter de la lumière du football pour cacher ses ombres. Ou il peut s’en servir pour changer en profondeur sa façon de gérer les chiens errants. Et envoyer au monde, et à sa propre jeunesse, un message beaucoup plus fort : la sécurité ne s’oppose pas au respect du vivant. Elle en dépend.